Les multiples visages du réel
Lorsqu’on détaille la perfection géométrique des cristaux de neige ou des alvéoles d’une ruche, il est permis d’imaginer que l’univers répond à une forme d’intelligence au sein de laquelle le hasard ne serait pas l’unique maître du jeu. Cette question semble au Cœur des interrogations que soulève la démarche artistique d’Emmanuel Gondry et que n’eût pas désavouées Pierre Teilhard de Chardin. Plasticien autant que photographe, Gondry nous introduit dans un monde d’une troublante singularité ou tout peut devenir prétexte à la méditation.
Etymologiquement, pratiquer la photographie, c’est écrire avec la lumière, en faire l’instrument d’une approche qui, selon l’angle d’observation, bouscule la lecture habituelle que nous nous faisons du réel. Ce qui fait la différence entre un photographe et un autre tient justement au décryptage que chaque œil opère en partant du même sujet. A priori, quoi de plus banal, par exemple, qu’une écorce d’arbre, d’un chaos de pierre ou une surface métallique. Mais en jouant à l’infini sur la focale et l’éclairage qu’on y projette, on peut voir le sujet se métamorphosant à loisir et, en magnifiant tel détail, on fera surgir tout autre chose que l’objet paraissait au départ contenir.
En matière de photographie, ce n’est pas l’objectif en lui-même qui fait le créateur, mail bel et bien le regard et l’imagination qui se tiennent derrière le boitier et se trouveront relayés par l’action du labo. Notre perception, nous le savons, ne se montre jamais tout à fait neutre, elle tient compte d’une certaine trajectoire de vie et des centre d’intérêts qui en ont jalonné le cours. Elle est donc la résultante de ce que le photographe a pu vivre et engranger, sans parler de l’intervention imperceptible mais agissante du subconscient. La relation qu’Emmanuel Gondry entretien avec les images est tributaire de sa formation d’architecte et des représentations du cosmos comme du vivant. On peut y ajouter l’expérience de l’imagerie de synthèse. Cela explique, entre autres considérations, son sens particulier de la composition et sa conscience des flux énergétiques qui émanent de la matière, donnée qui, en dépit des apparences, n’est jamais tout à fait inerte. Pour Emmanuel Gondry, tout ce que existe est interconnecté. Il en tire l’argument d’une recherche à laquelle se mêle l’alchimie, cette valeur ajoutée de l’esprit qu’une insatiable curiosité tient sans cesse en éveil, ne parle-t-il pas lui-même de transmutation ?
Travaillant sur le mode sériel, Emmanuel Gondry explore chacun de ses thèmes successifs en vue d’en extraire la quintessence plastique, pour ne pas dire métaphysique, le résultat il faut l’admettre, se révèle tout à fait stupéfiant tant il met en question notre appréhension de la réalité visuelle. Partant d’un ensemble de données matérielles objectives, il en met les lignes et les formes en mouvement, expérience à travers laquelle son côté « visionnaire » entre en scène. Aussi fait-il naître sous nos propres yeux tout un langage mathématique dont l’ordonnance sophistiquée fascine, débouchant sur une dramaturgie en perpétuelle métamorphose, nous entraînant dans une découverte renouvelée du monde et des éléments qui le constituent. N’est-il pas pertinent, à ce propos de rappeler la parenté que l’IMAGE entretient avec la MAGIE ?
Luis PORQUET — Essayiste, Critique d’art


